Épicerie et supérette relèvent d’une même famille de commerces de proximité à prédominance alimentaire, mais leur économie diffère sensiblement selon la surface de vente, l’assortiment proposé et le mode d’exploitation. Évaluer un tel fonds suppose de connaître précisément ces caractéristiques avant d’appliquer quelque méthode que ce soit.
Le secteur de l’épicerie et de la supérette
Selon la nomenclature de l’Insee, ces commerces relèvent des codes APE 47.11B (commerce d’alimentation générale, c’est-à-dire l’épicerie proprement dite), 47.11C (supérettes) et, dans une moindre mesure, 47.11A (commerce de détail de produits surgelés). La distinction entre épicerie et supérette tient uniquement à la surface de vente : inférieure à 120 m² pour l’épicerie, comprise entre 120 et 400 m² pour la supérette. Au-delà de 400 m², le commerce relève du supermarché et sort du champ de cette analyse. Les magasins de produits surgelés, d’une surface moyenne de l’ordre de 250 m², présentent un modèle économique particulier, fondé sur la chaîne du froid et un service de livraison souvent développé, qui les distingue nettement de l’épicerie et de la supérette classiques.
L’accès à la profession d’épicier est libre, sans qualification professionnelle obligatoire, même si la possession d’un CAP employé de vente ou d’un BEP vente est recommandée compte tenu des exigences de gestion du stock, du personnel et de la trésorerie propres à ce métier. L’exploitant doit être immatriculé au registre du commerce et des sociétés. La vente à emporter de boissons alcooliques nécessite en revanche l’obtention d’une licence, ce qui doit être vérifié lors de toute reprise de fonds.
Analyse économique
Le marché et la consommation
Le tissu commercial de l’épicerie et de la supérette a connu des évolutions contrastées sur les dernières années. Le nombre d’établissements d’au moins un salarié recensés dans le secteur des épiceries a progressé de 30,6 % entre 2019 et 2024, pour atteindre 14 425 unités, tandis que celui des supérettes reculait légèrement, de 0,3 % sur la même période, à 3 859 unités. Cette évolution divergente s’explique notamment par le développement du format épicerie en zone rurale, où l’ouverture de commerces de proximité compense la fermeture de commerces spécialisés (boulangeries, boucheries, primeurs), et par une densité d’hypermarchés plus faible qui permet à ces magasins de s’implanter durablement et d’appliquer des prix plus soutenus.
En valeur, le chiffre d’affaires des épiceries a progressé de 9,6 % en 2024, un rythme de croissance élevé mais en ralentissement par rapport aux années précédentes marquées par une inflation alimentaire beaucoup plus forte. Celui des supérettes a progressé de 2,9 % sur la même année, porté à la fois par un effet-prix résiduel et par une meilleure résistance des ventes alimentaires que dans les hypermarchés et supermarchés. Le segment bio, après plusieurs années de repli, a également retrouvé des couleurs en 2024, ce qui a profité en particulier aux supérettes positionnées sur ce créneau.
Le comportement d’achat des consommateurs se caractérise par une fragmentation croissante des circuits de distribution alimentaire. Les grandes surfaces alimentaires conservent la première place, avec 59,4 % des ventes en valeur en 2024, mais leur part de marché a reculé de près de 14 points depuis 2016, au profit notamment des petites surfaces alimentaires et des commerces de proximité spécialisés. Le prix demeure le premier critère d’achat cité par les consommateurs, suivi du goût et de la saisonnalité des produits.
Les acteurs du secteur
Le marché de l’épicerie et de la supérette est structuré par quelques grands groupes de la distribution, au premier rang desquels Carrefour, avec ses enseignes Carrefour Express, Proxi et Carrefour City, et le groupe Casino, avec Vival, Spar, Petit Casino et Franprix. Ces réseaux fonctionnent le plus souvent sous forme de franchise ou de location-gérance, avec un droit d’entrée et une redevance d’exploitation généralement assise sur un pourcentage du chiffre d’affaires. La coexistence, au sein d’une même enseigne, de magasins intégrés et de magasins franchisés a des conséquences directes sur la valeur d’un fonds : un magasin exploité sous enseigne bénéficie d’une centrale de référencement et d’une image commerciale, mais reste tenu par un cahier des charges et une redevance qui pèsent sur sa rentabilité, tandis qu’un commerce indépendant conserve son autonomie commerciale au prix d’une notoriété à construire seul.
Le groupe Casino, en particulier, a engagé depuis 2024 une restructuration de grande ampleur, avec la fermeture de 768 magasins jugés non rentables et un recentrage sur les enseignes Monoprix et Franprix, privilégiant l’ouverture de magasins franchisés au détriment des magasins intégrés. Ce mouvement peut se traduire, localement, par des cessions de fonds ou des changements d’enseigne qui doivent être pris en compte dans l’analyse d’un dossier. Les enseignes spécialisées dans le bio, telles que Biocoop, Naturalia ou La Vie Claire, occupent quant à elles un segment de marché distinct, avec un modèle de croissance qui s’appuie fortement sur les réseaux d’enseigne.
Les perspectives du secteur
Le ralentissement attendu de l’inflation alimentaire en 2025 devrait limiter l’effet-prix qui a soutenu la croissance en valeur du secteur ces dernières années. L’activité des épiceries et des supérettes devrait néanmoins continuer à bénéficier de l’attrait des consommateurs pour les commerces de proximité, renforcé par le vieillissement de la population et la réduction de la taille des ménages, deux évolutions démographiques qui favorisent les achats fréquents et de faible volume. Le développement de services complémentaires, tels que la commande en ligne avec retrait en magasin, l’installation de points relais pour les colis ou l’élargissement de la gamme non alimentaire, constitue également un levier de différenciation pour ces commerces, confrontés par ailleurs à une concurrence croissante des drives et des services de livraison à domicile.
Structure financière
L’analyse d’un fonds d’épicerie ou de supérette suppose l’examen des comptes de résultat et des bilans sur plusieurs exercices, en distinguant nettement les entreprises individuelles, généralement de petite taille, des sociétés, dont le chiffre d’affaires moyen est sensiblement plus élevé.
Les chiffres clés du secteur
Les données présentées ci-après sont issues d’Atometrics et portent sur un panel de 1 669 comptes de sociétés soumises à l’impôt sur les sociétés, réalisant un chiffre d’affaires compris entre 0 et 2 millions d’euros, sur des exercices clos entre le 31 décembre 2022 et le 30 juin 2026, pour l’activité d’épicerie. Ces données sont présentées selon trois valeurs, la fourchette basse, la médiane et la fourchette haute, cette dernière ne devant en aucun cas être interprétée comme un objectif à atteindre mais comme un simple repère de dispersion.
Le chiffre d’affaires hors taxes du panel s’échelonne de 99 083 euros en fourchette basse à 1 304 648 euros en fourchette haute, avec une médiane de 330 051 euros. La marge brute rapportée au chiffre d’affaires hors taxes se situe entre 27 % et 61 %, médiane à 40 %, tandis que le poids des charges de personnel varie de 3 % à 26 %, médiane à 14 %. L’effectif salarié moyen s’échelonne de 0 à 7 salariés, médiane à 1,25, pour un salaire mensuel chargé moyen compris entre 1 088 et 3 752 euros, médiane à 2 359 euros, et un chiffre d’affaires par effectif compris entre 71 833 et 349 876 euros, médiane à 159 189 euros. Ce dernier écart illustre la diversité des situations rencontrées, entre le commerce tenu par un exploitant seul ou avec un salarié à temps partiel et la structure employant plusieurs personnes.
Le poids des charges externes se situe entre 9 % et 29 % du chiffre d’affaires hors taxes, médiane à 16 %. L’excédent brut d’exploitation ressort entre 2,1 % et 15,2 %, médiane à 6,1 %, et la capacité d’autofinancement entre 0,9 % et 12,7 %, médiane à 4,6 %. Sur le plan du bilan, les dettes à moyen terme rapportées aux fonds propres s’échelonnent de 0 % à 188,2 %, médiane à 11 %, et les fonds propres rapportés au total du bilan de moins 0,4 % à 69 %, médiane à 35,8 %. La trésorerie rapportée au chiffre d’affaires hors taxes varie de 1,4 % à 29,3 %, médiane à 9,1 %, et le besoin en fonds de roulement, exprimé en jours de chiffre d’affaires hors taxes, de moins 26 jours à 41 jours, médiane à seulement 1 jour. Ce niveau très faible du BFR médian traduit la pratique du paiement quasi comptant caractéristique de ce commerce, qui limite fortement le besoin de financement du cycle d’exploitation.
Ces données peuvent être confrontées, avec les réserves d’usage tenant aux différences de population, aux statistiques disponibles pour les exercices 2024. Selon la Fédération des centres de gestion agréés, les entreprises individuelles exploitant une épicerie ont réalisé en moyenne un chiffre d’affaires de 328 737 euros, pour une marge brute globale de 32,1 % et un résultat courant, cotisations d’exploitant déduites, de 7,5 %, sur un panel de 278 entreprises. Les entreprises individuelles exploitant une supérette affichent un chiffre d’affaires moyen plus élevé, de 561 962 euros, pour une marge brute globale de 30,6 % et un résultat courant, cotisations d’exploitant déduites, de 4,3 %, mais ce résultat repose sur un panel restreint de seulement vingt entreprises et doit donc être interprété avec prudence. Les données Diane relatives aux sociétés du code 47.11B (chiffre d’affaires inférieur à 10 millions d’euros) font apparaître, sur un panel de 638 sociétés, un chiffre d’affaires moyen de 659 367 euros, une marge commerciale de 27,9 % et un résultat net de 1,6 %, tandis que les sociétés de supérettes du code 47.11C, au nombre de 181, affichent un chiffre d’affaires moyen supérieur à 2 millions d’euros, une marge commerciale de 28,1 % et un résultat net de 1,2 %.
Ces écarts entre le panel présenté plus haut, les entreprises individuelles suivies par la FCGA et les sociétés recensées par Diane s’expliquent notamment par des différences de taille d’entreprise, de statut juridique et de régime fiscal, et ne doivent pas être lus comme des chiffres directement superposables. Ils confirment néanmoins une même tendance : la rentabilité nette d’une épicerie ou d’une supérette diminue sensiblement lorsque l’activité est exercée sous forme de société de taille significative, en raison notamment du poids croissant des charges de personnel et des charges externes.
Les critères impactant la valorisation du fonds de commerce d’épicerie ou de supérette
L’emplacement demeure un facteur déterminant, mais son appréciation diffère selon le contexte d’implantation. En zone rurale, l’absence de concurrence directe et le rôle du commerce comme dernier point de vente de proximité, parfois soutenu par la commune elle-même, constituent des éléments de valeur spécifiques, tandis qu’en zone urbaine la visibilité, l’accessibilité et la proximité d’une clientèle dense pèsent davantage. La présence d’une agglomération de taille significative à proximité, susceptible d’accueillir des hypermarchés ou des enseignes concurrentes, doit également être prise en compte.
Le statut du fonds au regard d’un réseau ou d’une enseigne influence directement sa valeur. Un fonds exploité sous enseigne bénéficie d’une notoriété et d’un référencement facilitant l’approvisionnement, en contrepartie d’un droit d’entrée et d’une redevance d’exploitation qui doivent être analysés dans le détail du contrat, notamment leur durée, leurs conditions de renouvellement et les clauses de non-concurrence applicables en cas de cession. Un fonds indépendant, à l’inverse, offre une plus grande liberté commerciale mais dépend davantage de la fidélité d’une clientèle locale et de la notoriété propre du commerçant.
L’amplitude des horaires d’ouverture, souvent plus large que celle des commerces spécialisés, constitue un facteur de fidélisation important pour ce type de commerce, de même que le développement de services annexes tels que le dépôt de pain, la livraison à domicile, le relais colis ou, pour les magasins bio, un positionnement affirmé sur ce segment. La qualité et l’état du matériel, en particulier les équipements de froid dont l’obsolescence peut représenter un investissement significatif à prévoir pour l’acquéreur, ainsi que le respect des normes d’hygiène alimentaire, doivent être vérifiés avec attention.
Le bail commercial mérite une analyse spécifique. Le montant du loyer varie fortement selon la zone d’implantation, les communes propriétaires des murs en zone rurale pratiquant souvent des loyers avantageux afin d’éviter la désertification commerciale, tandis que les loyers en zone urbaine ou touristique peuvent peser lourdement sur la rentabilité. Le stock de marchandises, enfin, doit être examiné séparément de la valeur du fonds : sa rotation, généralement rapide pour les produits frais, sa valorisation au coût de revient et la présence éventuelle de produits périmés ou obsolètes doivent être vérifiées lors de tout inventaire préalable à une cession, sans qu’un multiple de valorisation ne lui soit appliqué comme s’il faisait automatiquement partie de la valeur du fonds.
Méthodes de valorisation
Valorisation par le chiffre d’affaires
L’approche par un pourcentage du chiffre d’affaires demeure la méthode la plus utilisée pour ce type de commerce. Le Mémento Transmission d’entreprise, référence généralement utilisée par les experts et les tribunaux bien qu’elle ne présente aucun caractère officiel, distingue plusieurs sous-catégories : de 20 % à 50 % du chiffre d’affaires TTC annuel pour l’alimentation générale, de 40 % à 150 % pour l’épicerie fine, de 15 % à 30 % pour la supérette alimentaire et de 10 % à 20 % pour le supermarché. Ces fourchettes, très larges, confirment qu’un pourcentage moyen ne peut être appliqué sans tenir compte de la nature précise de l’activité et du positionnement du fonds.
Les données de cessions issues d’un panel de 105 transactions enregistrées en France entre 2022 et 2026, portant sur des fonds classés dans la catégorie des autres commerces de détail alimentaires en magasin, font apparaître un multiple médian de 37,99 % du chiffre d’affaires hors taxes, avec une fourchette basse de 25 % et une fourchette haute de 53,27 %. Ce niveau de médiane rejoint celui observé sur une période antérieure, 2012 à 2023, pour l’activité d’épicerie spécifiquement, qui faisait apparaître une médiane de 37,78 % sur 407 cessions analysées, ce qui traduit une relative stabilité du niveau de valorisation de ce type de fonds dans le temps. Il convient toutefois de noter que la catégorie retenue pour ce panel de cessions récentes est plus large que la seule épicerie ou supérette au sens strict, ce qui invite à une lecture prudente de ce repère et à son recoupement avec les autres données disponibles.
Valorisation par l’excédent brut d’exploitation
Lorsque l’exploitation dégage un excédent brut d’exploitation représentatif, cette approche permet d’affiner l’analyse. Sur un panel de 76 cessions de sociétés soumises à l’impôt sur les sociétés, le multiple observé du prix de cession rapporté à l’EBE s’établit à une médiane de 5,07, avec une fourchette basse de 3,11 et une fourchette haute de 12,27. L’EBE retenu doit, comme pour toute évaluation, être préalablement examiné et le cas échéant retraité, notamment au regard de la rémunération réelle de l’exploitant, des charges exceptionnelles ou non récurrentes, et du niveau d’investissement nécessaire au maintien de l’exploitation, en particulier pour le renouvellement des équipements frigorifiques.
Autres approches de recoupement
Le multiple rapporté à l’effectif, calculé sur un panel de 618 cessions, permet un recoupement complémentaire : le prix de cession par salarié s’établit à une médiane de 60 000 euros, avec une fourchette basse de 34 286 euros et une fourchette haute de 103 750 euros. Ce repère doit être utilisé avec prudence dans les fonds à très faible effectif, fréquents dans ce secteur où près des deux tiers des entreprises d’épicerie ne comptent aucun salarié.
En complément, la méthode patrimoniale fondée sur la valeur vénale peut être mobilisée, notamment pour les fonds de taille plus importante : elle consiste à apprécier le prix qui pourrait raisonnablement être obtenu dans le cadre d’une mise en vente amiable, en tenant compte du chiffre d’affaires, de la qualité de l’emplacement, de l’état des locaux et des agencements, ainsi que des conditions du bail. Cette approche patrimoniale, distincte des multiples de cession présentés plus haut, permet de confirmer ou de nuancer les résultats obtenus par les autres méthodes.
Aucune de ces approches ne peut être appliquée mécaniquement. Un fonds affichant un chiffre d’affaires élevé mais une rentabilité insuffisante, un loyer disproportionné par rapport à son activité, ou des investissements de mise à niveau à prévoir sur les équipements de froid, ne peut être évalué à partir d’un multiple moyen sans un examen approfondi de ces éléments.
Conclusion
L’évaluation d’un fonds de commerce d’épicerie ou de supérette ne peut se limiter à l’application d’un pourcentage de chiffre d’affaires ou d’un multiple d’EBE. La diversité des situations rencontrées dans ce secteur, entre l’épicerie de proximité tenue par un exploitant seul et la supérette employant plusieurs salariés, entre le commerce indépendant et le fonds exploité sous enseigne, entre l’implantation rurale et l’implantation urbaine, impose une analyse individualisée de chaque dossier. Les données de marché présentées dans cet article constituent des points de comparaison utiles, à recouper systématiquement avec les caractéristiques propres du fonds étudié. Dans le cadre d’une cession, d’une transmission, d’un contentieux ou d’une opération entre associés, le recours à une évaluation indépendante permet de sécuriser cette analyse.


