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Évaluation d’un fonds de commerce d’agence de voyages

Une agence de voyages ne vend pas un produit mais organise, assemble ou revend des prestations fournies par des tiers, transporteurs, hôteliers, tour-opérateurs. Cette particularité se retrouve directement dans ses comptes, puisque le chiffre d’affaires comptable de l’agence correspond le plus souvent à sa seule marge ou commission, et non au prix payé par le client. Évaluer un fonds de commerce d’agence de voyages suppose donc de comprendre d’abord cette mécanique avant d’appliquer le moindre repère de valorisation.

Le secteur de l’agence de voyages

La vente de voyages et de séjours est régie par le Code du tourisme, dont le régime a profondément évolué depuis le 1er juillet 2018 avec la transposition de la directive européenne du 25 novembre 2015 relative aux voyages à forfait (ordonnance n° 2017-1717 du 20 décembre 2017 et décret n° 2017-1871 du 29 décembre 2017). Ce cadre couvre les forfaits touristiques, les prestations dites sèches non autoproduites (transport, hébergement, location de véhicule) et une catégorie plus récente, les prestations de voyage liées. La nomenclature de l’Insee distingue le code NAF 79.11Z, activités des agences de voyages, du code 79.12Z, activités des voyagistes, ce dernier désignant l’organisme qui assemble des prestations touristiques que le détaillant commercialise ensuite auprès de la clientèle.

L’accès à la profession est conditionné par une immatriculation préalable au Registre des agents de voyages et autres opérateurs, tenu par Atout France, renouvelable tous les trois ans. Cette immatriculation suppose de justifier d’une garantie financière suffisante, affectée au remboursement des fonds reçus des clients et au rapatriement éventuel des voyageurs, ainsi que d’une assurance de responsabilité civile professionnelle. Depuis 2016, les conditions d’aptitude professionnelle autrefois obligatoires pour exercer l’activité d’opérateur de tourisme ont été supprimées, ce qui a ouvert la profession à des profils plus variés.

Analyse économique

Le marché du voyage et des séjours

Le taux de départ en vacances des Français s’est établi à 62 % en 2024, en repli de trois points sur un an, les ménages ayant privilégié l’épargne face aux pressions sur leur budget. Parmi les Français partis en vacances, 48 % se sont rendus à l’étranger, pour des dépenses totales de 55,4 milliards d’euros, en forte hausse sous l’effet de l’inflation sur les transports et l’hébergement. À l’inverse, les dépenses liées aux voyages d’affaires ont retrouvé leur niveau d’avant la crise sanitaire, à près de 30 milliards d’euros en 2024, ce qui a profité aux agences positionnées sur le segment corporate.

La France a par ailleurs franchi pour la première fois le seuil des 100 millions de touristes étrangers en 2024, un record porté presque exclusivement par les Jeux olympiques de Paris. Cet afflux n’a toutefois que peu profité aux agences de voyages, la majorité de ces visiteurs étant venue assister aux épreuves sportives sans recourir à leurs services. Le chiffre d’affaires du secteur, mesuré par l’indice Insee, a progressé de 9,5 % en 2024, une hausse qui s’explique presque exclusivement par les revalorisations tarifaires des forfaits touristiques, dont le prix à la consommation a bondi de 18,4 % sur l’année, pour la troisième année consécutive. Le volume des ventes sur le tourisme de loisirs, en revanche, n’a pas résisté aux pressions sur le pouvoir d’achat des ménages. Le chiffre d’affaires de l’e-tourisme a de son côté progressé plus modestement (+4 % en 2024, à plus de 35 milliards d’euros), cette hausse résultant elle aussi essentiellement de l’inflation plutôt que d’une progression des volumes.

Les acteurs du secteur

Le tissu économique des agences de voyages est en déclin structurel depuis une décennie. Le nombre d’établissements relevant du code 79.11Z s’établissait à 4 142 en 2024, en repli de plus de 13 % depuis 2014, pour 24 704 emplois salariés. Le secteur des voyagistes (79.12Z) a connu un recul plus marqué encore, avec 674 établissements en 2024, soit une baisse de près de 23 % sur la même période. Le taux de défaillance des agences de voyages est resté stable à 1,8 % en 2024, tandis que celui des voyagistes s’est nettement accéléré pour atteindre 2,5 %, un point haut sur la période récente.

Ce marché reste dominé par de grands réseaux qui fédèrent des agences indépendantes ou des groupes multi-agences, à l’image de Selectour, leader avec plus de mille points de vente en France, tandis que Manor rassemble environ 450 agences et que TourCom, en décroissance, a vu son principal membre placé en redressement judiciaire en 2025. L’adhésion à un réseau permet de mutualiser certaines fonctions et de bénéficier de conditions tarifaires plus favorables auprès des fournisseurs, ce qui constitue un facteur de différenciation important par rapport aux agences réellement indépendantes. Face à ces réseaux physiques, les agences de voyages en ligne, telles que Booking, Expedia ou eDreams, poursuivent leur désintermédiation du marché en misant sur l’expérience utilisateur et, de plus en plus, sur des outils d’intelligence artificielle. Le tourisme d’affaires, déjà très concentré, a par ailleurs connu une nouvelle étape de consolidation en 2025 avec le rachat de Carlson Wagonlit Travel par American Express Global Business Travel.

Les perspectives du secteur

Les prévisions sectorielles anticipent une progression du chiffre d’affaires des agences physiques en 2025, portée par la montée en gamme des offres, des circuits personnalisés et des services à plus forte valeur ajoutée, ainsi que par le rebond attendu du pouvoir d’achat des ménages. Les agences continuent d’investir dans des outils numériques et des solutions d’intelligence artificielle pour répondre aux attentes de simplicité et de personnalisation des voyageurs. Cette évolution accompagne un mouvement de fond du secteur, entre la poursuite de la désintermédiation des réservations et la nécessité, pour les agences traditionnelles, de se différencier par le conseil, l’accompagnement et la connaissance fine des destinations.

Structure financière

Compte tenu du régime comptable particulier des agences de voyages, l’analyse de leur rentabilité ne peut se limiter à un examen classique du chiffre d’affaires. Pour les opérations de billetterie, seule la commission perçue est enregistrée en produit, l’achat et la revente du titre de transport ne générant en principe ni charge ni produit pour l’agence. Il en résulte des ratios de marge très particuliers qu’il convient d’interpréter avec cette spécificité en tête.

Les chiffres clés du secteur

Les données présentées ci-après sont issues d’Atometrics et portent sur un panel de 1 304 comptes d’agences de voyages soumises à l’impôt sur les sociétés, réalisant un chiffre d’affaires compris entre 0 et 2 millions d’euros, sur des exercices clos entre le 31 décembre 2022 et le 30 juin 2026. Elles sont présentées selon trois valeurs, la fourchette basse, la médiane et la fourchette haute, cette dernière ne devant jamais être interprétée comme un objectif à atteindre mais comme un simple repère de dispersion.

Le chiffre d’affaires hors taxes du panel s’échelonne de 109 687 euros en fourchette basse à 1 419 720 euros en fourchette haute, avec une médiane de 597 101 euros. La marge brute, exprimée en pourcentage de ce chiffre d’affaires, atteint des niveaux proches de 100 % (99 % à 100 %), ce qui confirme que le chiffre d’affaires comptable retenu correspond, pour l’essentiel, à la commission ou à la marge de l’agence et non au volume d’affaires réellement traité avec la clientèle. Le poids des charges de personnel varie fortement, de 1 % à 49 % de ce chiffre d’affaires, médiane à 16 %, pour un effectif salarié moyen compris entre 0 et 7, médiane à 1,5, et un salaire mensuel chargé moyen s’échelonnant de 2 028 à 5 437 euros, médiane à 3 451 euros. Le chiffre d’affaires par effectif se situe entre 70 984 et 527 543 euros, médiane à 191 801 euros.

Le poste le plus significatif reste celui des charges externes, qui représente de 24 % à 88 % du chiffre d’affaires hors taxes, médiane à 66 %. Ce niveau très élevé, à rapprocher d’un chiffre d’affaires qui n’est déjà qu’une marge, illustre le poids structurel des coûts fixes du métier : redevances liées aux systèmes de distribution mondiaux, cotisations de réseau, garantie financière, assurances et loyers commerciaux. L’excédent brut d’exploitation s’établit entre 2,5 % et 25,1 % du chiffre d’affaires, médiane à 9,1 %, et la capacité d’autofinancement entre 1,8 % et 21,5 %, médiane à 8 %. Sur le plan du bilan, les dettes à moyen terme rapportées aux fonds propres s’échelonnent de 0 % à 77,3 %, médiane à 2,3 %, et les fonds propres rapportés au total du bilan de 10 % à 70,5 %, médiane à 35,8 %. La trésorerie rapportée au chiffre d’affaires varie de 8,4 % à 127,1 %, médiane à 41,7 %, et le besoin en fonds de roulement, exprimé en jours de chiffre d’affaires hors taxes, de moins 176,6 jours à 75,6 jours, médiane à moins 18,5 jours. Ce BFR structurellement négatif reflète le décalage favorable entre l’encaissement des clients et le règlement des prestataires, mais ne doit pas être confondu avec une trésorerie disponible pour l’agence, une large part de ces sommes correspondant à des fonds reçus pour le compte de prestations non encore exécutées.

Ces données peuvent être confrontées, avec les réserves d’usage tenant aux différences de population, aux statistiques disponibles pour 2024. Selon un échantillon de 188 sociétés de la base Diane relevant du code 79.11Z et réalisant un chiffre d’affaires inférieur à 10 millions d’euros, le chiffre d’affaires moyen s’établissait à 1 472 111 euros, pour une valeur ajoutée de 19,3 %, des charges de personnel de 13,6 %, un excédent brut d’exploitation de 5,5 % et un résultat net de 4,8 %, soit 71 103 euros en moyenne. Ces indicateurs ont nettement progressé entre 2023 et 2024, le chiffre d’affaires moyen augmentant de 7,2 % et le résultat net de 12,3 %, ce qui traduit le rattrapage progressif du secteur après les années de crise sanitaire. Le baromètre Image PME de l’Ordre des experts-comptables, sur un échantillon plus large de 1 109 entreprises, confirme cette tendance avec un chiffre d’affaires moyen de 883 935 euros et un résultat de l’exercice représentant 6,1 % du chiffre d’affaires en 2024, en progression de 24 % sur deux ans. Ces écarts par rapport au panel présenté plus haut s’expliquent notamment par des différences de taille d’échantillon, de statut fiscal et de période d’observation, et ne doivent pas être lus comme des chiffres directement comparables.

Les critères impactant la valorisation du fonds de commerce d’une agence de voyages

Le premier facteur de valeur tient à la nature exacte de l’activité et à son positionnement commercial. Une agence purement tournée vers la billetterie et le tourisme de loisirs grand public, exposée à une forte concurrence des agences en ligne, ne présente pas le même profil de valorisation qu’une agence spécialisée dans le tourisme d’affaires, le voyage sur mesure ou une clientèle fidèle et récurrente. L’appartenance à un réseau national reconnu, tel que Selectour ou Manor, peut également constituer un facteur de valeur, en apportant une force de négociation auprès des fournisseurs et une visibilité que ne possède pas nécessairement une agence strictement indépendante, mais elle s’accompagne en contrepartie de cotisations et de contraintes qu’il convient d’intégrer dans l’analyse.

La qualité et la fidélité de la clientèle, le taux de retour des clients mécontents, ainsi que les capacités et l’ancienneté des salariés en poste, pèsent directement sur la pérennité du chiffre d’affaires. L’obligation de garantie financière et d’assurance de responsabilité civile professionnelle représente une charge structurelle propre au secteur, dont le niveau dépend du volume d’affaires réalisé et qu’il convient d’apprécier au regard de la trésorerie réellement disponible pour l’exploitant. L’emplacement et la visibilité des locaux, généralement de petite taille, autour de trente mètres carrés en moyenne, restent des éléments classiques mais non négligeables pour une activité qui repose en partie sur le passage et le conseil en agence. Enfin, la capacité de l’agence à se différencier de la vente directe et des plateformes en ligne, par la personnalisation de l’offre, l’accompagnement du client ou l’intégration d’outils numériques, constitue un facteur de valeur de plus en plus déterminant dans un secteur marqué par une désintermédiation continue.

Méthodes de valorisation

Valorisation par le chiffre d’affaires

L’approche par un pourcentage du chiffre d’affaires demeure la méthode de référence pour ce type de fonds, à condition de garder à l’esprit que le chiffre d’affaires comptable d’une agence de voyages ne représente qu’une fraction du volume d’affaires réellement traité avec la clientèle. Les données de cessions disponibles, portant sur un panel de 43 transactions enregistrées en France entre 2019 et 2026 concernant les activités d’agences de voyages et de voyagistes, font apparaître un multiple médian de 42,95 % du chiffre d’affaires hors taxes, avec une fourchette basse de 20,56 % et une fourchette haute de 60,09 %.

Ce niveau de médiane peut être rapproché, à titre de comparaison distincte, du Mémento Transmission d’Entreprise, référence non officielle mais couramment utilisée par les praticiens de l’évaluation. Son édition 2022/2023 retient une fourchette de 15 % à 35 % du chiffre d’affaires annuel, sans que la source précise si cette base s’entend hors taxes ou toutes taxes comprises, tandis qu’une édition antérieure (2015/2016) retenait une fourchette de 15 % à 25 % du chiffre d’affaires toutes taxes comprises. L’écart entre la médiane observée sur les cessions récentes et la fourchette haute de ce barème professionnel invite à la prudence : les transactions effectivement réalisées sur le marché semblent en moyenne se situer à un niveau plus élevé que ne le suggère le repère théorique, ce qui peut notamment s’expliquer par la nature du panel de cessions ou par l’évolution récente de la rentabilité du secteur. Cette approche ne peut en tout état de cause être appliquée sans tenir compte du poids réel des charges externes et de la structure de coûts propre à chaque agence, très variable d’un fonds à l’autre.

Valorisation par l’excédent brut d’exploitation

Cette approche permet d’affiner l’analyse lorsque l’exploitation dégage un excédent brut d’exploitation représentatif. Sur un panel de 26 cessions de sociétés soumises à l’impôt sur les sociétés, le multiple observé du prix de cession rapporté à l’EBE s’établit à une médiane de 4,32, avec une fourchette basse de 1,98 et une fourchette haute de 15,24, cette dernière valeur traduisant une forte dispersion qui doit inciter à ne retenir cette référence qu’avec prudence. L’EBE retenu doit être préalablement examiné et, le cas échéant, retraité, notamment au regard de la rémunération réelle du dirigeant, du coût des redevances versées aux systèmes de distribution ou à un réseau d’enseigne, ainsi que des charges liées à la garantie financière et aux assurances obligatoires, qui pèsent structurellement sur ce secteur.

Autres approches de recoupement

Le multiple rapporté à l’effectif, calculé sur un panel plus large de 140 cessions, permet un recoupement complémentaire : le prix de cession par salarié s’établit à une médiane de 42 679 euros, avec une fourchette basse de 24 566 euros et une fourchette haute de 72 500 euros. Ce repère doit être maniée avec prudence dans les agences de petite taille, où l’effectif salarié est souvent très réduit, voire limité au seul exploitant.

Aucune de ces approches ne peut être retenue isolément. Un fonds affichant un chiffre d’affaires apparemment modeste mais correspondant en réalité à un volume d’affaires important compte tenu du régime de la marge, une rentabilité soutenue par une sous-rémunération durable du dirigeant, ou une forte dépendance à un nombre restreint de fournisseurs ou de clients professionnels, ne peut être évalué à partir d’un multiple moyen sans un examen approfondi de ces éléments.

 

L’évaluation d’un fonds de commerce d’agence de voyages exige de tenir compte, avant toute application de barème, du régime comptable particulier de la marge qui caractérise ce secteur, ainsi que de la nature exacte de l’activité exercée, entre billetterie, tourisme de loisirs, tourisme d’affaires ou fabrication de voyages. La dispersion importante observée sur les niveaux de valorisation, la charge structurelle que représentent la garantie financière et les redevances liées aux outils de distribution, ainsi que la pression continue de la désintermédiation, imposent une analyse individualisée qui ne saurait se réduire à l’application mécanique d’un pourcentage du chiffre d’affaires. Dans le cadre d’une cession, d’une transmission ou d’un contentieux, le recours à une évaluation indépendante permet de sécuriser cette analyse.

GUIDE PRATIQUE DE L'EVALUATION DE FONDS DE COMMERCE

Couverture du Guide pratique d'évaluation des fonds de commerce

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